L’Intelligence Artificielle Régénératrice : pour une IA qui répare au lieu d’extraire
On me demande régulièrement ce qu’une éditrice de magazine, poétesse, survivante d’un cancer, vient faire dans la recherche en intelligence artificielle. La question dit beaucoup de ce que nous croyons savoir sur qui a le droit de penser la technologie. Ma réponse tient en une phrase : je viens y faire exactement ce qui y manque.
L’intelligence artificielle telle qu’elle se construit aujourd’hui reproduit le modèle que je combats partout ailleurs : l’extraction. Elle extrait nos données, notre attention, notre langage, nos visages, et de plus en plus notre vie intérieure. Elle optimise l’engagement là où il faudrait protéger l’équilibre. Elle capte la vulnérabilité comme une part de marché. Et elle le fait avec les visages, les voix et les valeurs d’une toute petite partie de l’humanité, pendant que le continent africain fournit les données, les minerais et les modérateurs de contenu.
Face à cela, je développe à Sorbonne-SCAI, le centre d’intelligence artificielle de la Sorbonne, un cadre de recherche que j’ai nommé l’Intelligence Artificielle Régénératrice.
L’IAR est une approche bio-inspirée et éthique de la technologie. Elle part d’un principe que le vivant applique depuis toujours : un système sain est un système qui répare ce qu’il traverse. Une forêt régénère son sol. Un corps cicatrise. Une IA conçue selon ces logiques devrait laisser ses utilisateurs plus lucides, plus dignes et en meilleure santé mentale qu’elle ne les a trouvés. C’est le critère. Tout le reste est de l’ingénierie.
Concrètement, l’IAR place trois exigences au cœur de la conception des systèmes : la santé mentale, la dignité humaine et la vérité émotionnelle. Ce ne sont pas des suppléments d’âme à ajouter en fin de développement, dans une charte que personne ne lit. Ce sont des contraintes d’architecture, au même titre que la sécurité ou la performance. Mon conseil scientifique réunit des chercheurs internationaux en intelligence artificielle et en neurosciences, parmi lesquels le professeur Carlos Duarte, de KAUST, parce que cette ambition exige la rigueur des sciences dures autant que celle des sciences du vivant.
Pourquoi moi. Parce que j’ai été un cas clinique de rémission que la médecine ne pouvait expliquer entièrement, et que j’ai appris dans mon propre corps ce que signifie un système qui répare. Parce que je dirige un média panafricain et que je vois chaque jour ce que les algorithmes font aux récits des femmes africaines. Parce que la poésie, mon premier instrument, est une technologie du langage bien plus ancienne que les modèles de langage, et qu’elle sait des choses sur la vérité émotionnelle que les laboratoires commencent à peine à mesurer.
L’Afrique n’a pas vocation à être le sous-sol de l’intelligence artificielle mondiale. Elle peut en être l’un des cerveaux, et l’un des cœurs. L’IAR est ma contribution à ce basculement. Ce journal en documentera l’avancée, en français, depuis Paris et Abidjan.
La technologie, si elle est conçue avec dignité, peut réparer plutôt qu’extraire. C’est une phrase de mon manifeste. C’est désormais un programme de recherche.