Lancer ELLE Afrique francophone : ce que couvrir un continent m’apprend du leadership

ELLE est présent dans plus de 51 pays. Chaque édition couvre un pays, un marché, une capitale de la mode. Une seule couvre un continent. C’est celle que j’ai créée pour l’Afrique.

Quand le premier numéro d’ELLE Afrique francophone est sorti avec Naomi Campbell en couverture et la Maison Chanel en partenaire fondateur, beaucoup ont vu un aboutissement. C’était en réalité un commencement, et surtout un pari : démontrer que les femmes africaines ne sont plus un sujet d’enquête, mais le récit lui-même.

Ce lancement m’a plus appris sur le leadership que toutes mes années de formation. Je livre ici trois leçons, parce qu’elles dépassent largement le monde des médias.

Première leçon : la légitimité se construit avant la table des négociations, jamais dessus. Une licence de cette ampleur ne se signe pas sur un joli dossier. Elle se signe sur des preuves. Quatre ans à la tête d’ELLE Côte d’Ivoire, où j’étais déjà la seule femme africaine et afro-descendante à diriger une édition du magazine dans le monde. Depuis 2020, 70 % de mes pages consacrées aux femmes et aux créatifs du continent et de la diaspora, plutôt qu’aux valeurs sûres qui rassurent les annonceurs. Aucun autre magazine de luxe au monde n’a pris cet engagement. Quand je suis arrivée à la table, la conversation était déjà gagnée par le travail.

Deuxième leçon : réunir vaut mieux que convaincre. En mars 2026, à Paris, j’ai assis à une même table certaines des plus prestigieuses Maisons de luxe au monde, Chanel, Dior, YSL Beauté, aux côtés de créateurs africains comme Imane Ayissi et de grandes figures des médias. Cette conversation n’avait jamais eu lieu. Mon rôle ce soir-là n’était pas de parler. C’était d’avoir construit la pièce où elle devenait possible. Le leadership régénératif est souvent cela : créer les conditions, puis s’effacer devant ce qui pousse.

Troisième leçon : couvrir un continent impose une discipline d’écoute que ne connaît aucune édition nationale. Éditer pour des lectrices d’Abidjan, de Dakar, de Douala ou de la diaspora parisienne sans uniformiser leurs récits, c’est un exercice d’humilité éditoriale permanent. La tentation du survol est constante. Le remède est simple et coûteux : aller sur place, écouter longtemps, publier moins mais publier juste.

On me demande parfois si un magazine de mode est un outil sérieux de transformation. Je réponds que la beauté est un levier de pouvoir, et que les mécanismes qui décident quelles images méritent d’être vues sont des mécanismes politiques. J’ai passé une décennie sur les podiums à l’apprendre de l’intérieur. J’en ai fait un métier, puis une mission.

Le récit africain n’attend plus d’être raconté. Il se raconte lui-même, et il a désormais son édition.

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