Diriger avec un corps qui a survécu : l’énergie comme acte de leadership

Il y a dans ma vie un membre de conseil d’administration que je n’ai pas choisi, qui ne prépare aucun dossier et dont le droit de veto est absolu. Mon corps. Il a survécu à un cancer du sein agressif, à un infarctus et à un accident vasculaire cérébral. Trois mandats de survie. Il a gagné son siège.

Pendant longtemps, j’ai dirigé contre lui. C’est la norme, et c’est une norme genrée : on attend des femmes qui dirigent qu’elles prouvent en permanence que leur corps ne sera pas un problème. Pas de fatigue, pas de maladie, pas de cycle, pas de limite. J’ai joué ce jeu jusqu’à l’hôpital. Je connais donc le prix exact de cette performance : on le paie en une seule fois, et sans négociation.

Depuis, j’ai inversé la hiérarchie. La gestion de mon énergie n’est plus une affaire privée que je règle en dehors des heures sérieuses. Elle est devenue une discipline de gouvernance, au même rang que la stratégie ou les finances. Voici à quoi cela ressemble, sans romantisme.

Je planifie ma charge comme on gère un capital rare. Chaque engagement se paie en énergie avant de se payer en temps, et certains coûtent dix fois leur durée. Une prise de parole publique, un vol long-courrier, une négociation difficile : je connais leurs tarifs, et je provisionne. Un agenda qui ignore cette comptabilité n’est pas ambitieux. Il est insolvable.

J’ai appris à dire non sans fournir de dossier médical. Non est une phrase complète. Chaque oui prononcé par politesse est un prélèvement sur des réserves que la maladie m’a appris à compter. Les femmes, en particulier, sont dressées à acheter leur légitimité en surdisponibilité. C’est une monnaie de dupes : la disponibilité totale ne construit aucune autorité, elle construit une habitude chez les autres.

J’ai fait du repos un acte stratégique et non une récompense. Le modèle extractif traite le repos comme le vide entre deux périodes utiles. Le vivant fait l’inverse : c’est pendant la jachère que le sol se refait. Mes meilleures décisions d’éditrice, mes intuitions de recherche les plus fécondes, mes poèmes, rien de tout cela n’est né dans l’urgence. Tout est né dans l’espace que j’avais défendu contre elle.

Et j’ai renoncé à l’invulnérabilité comme costume de scène. Je monte sur les scènes internationales avec un corps qui impose ses conditions, et je le dis. Non pour m’excuser, mais parce que c’est une information stratégique pour toutes celles qui m’écoutent et qui s’épuisent en silence. Plus de mille femmes accompagnées par Nanan Initiative me l’ont confirmé : ce que les femmes attendent d’une dirigeante, ce n’est pas la perfection. C’est la preuve qu’on peut être puissante sans se trahir.

C’est le cœur du Leadership Régénératif Incarné : diriger ne s’oppose pas à guérir. Un pouvoir qui exige la destruction de celle qui l’exerce n’est pas un pouvoir. C’est une dette. Je ne signe plus.

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