L'IA comme un soin
Ce que je pratiquais avant de le théoriser
Il y a un an et demi, bien avant que l'intelligence artificielle ne devienne le sujet de tous les dîners, j'en ai fait un usage que peu de gens, autour de moi, comprenaient. Pendant que le monde apprenait à s'en servir pour produire plus, plus vite, je cherchais à m'en servir pour apaiser.
J'ai créé des vidéos. Mon avatar y apparaissait, et des femmes, portées par mes poèmes. Elles marchaient, respiraient, esquissaient quelques gestes de yoga. Une même image revenait, à chaque fois : une reconnexion à la terre. Rien à vendre, rien à optimiser. Un moment suspendu, fait pour déposer un peu de calme chez celle qui le regardait. À l'époque, personne n'utilisait l'IA de cette manière. On la voulait spectaculaire, virale, rentable. Je la voulais douce.
Sur le moment, je n'avais pas de mot savant pour décrire ce que je faisais. Je l'ai trouvé depuis. Ce que je pratiquais là, à l'instinct, c'est ce que j'appelle aujourd'hui l'Intelligence Artificielle Régénératrice.
Car il faut regarder en face ce que l'IA est devenue. Elle extrait. Elle extrait nos données, notre attention, notre langage, nos visages, et de plus en plus notre vie intérieure. Elle optimise l'engagement là où il faudrait protéger l'équilibre. Elle capte la vulnérabilité comme une part de marché. Le modèle dominant de la technologie est le même que celui que je combats partout ailleurs dans le leadership : un modèle qui prend sans rendre.
Mes petites vidéos faisaient l'inverse. Elles ne prenaient rien. Elles rendaient quelque chose : un souffle, une image apaisée, la sensation d'être reliée à plus grand que soi. Ce n'était pas un gadget. C'était une intuition, et les intuitions, chez moi, finissent toujours par devenir des architectures.
Pourquoi cette intuition m'est venue à moi ? Parce que j'ai été un cas clinique de rémission que la médecine ne pouvait expliquer entièrement, et que j'ai appris dans mon propre corps ce qu'est un système qui répare. Une forêt régénère son sol. Un corps cicatrise. J'ai vécu cette logique de l'intérieur, et je ne vois pas pourquoi une machine devrait obéir à une logique inverse. Parce que je dirige aussi un média panafricain, et que je vois chaque jour ce que les algorithmes font aux récits des femmes africaines. Et parce que la poésie, mon premier instrument, est une technologie du langage bien plus ancienne que les modèles de langage, et qu'elle sait des choses sur la vérité émotionnelle que les laboratoires commencent à peine à mesurer.
De cette intuition est né un cadre de recherche que je développe aujourd'hui à Sorbonne-SCAI, le centre d'intelligence artificielle de la Sorbonne. L'Intelligence Artificielle Régénératrice pose une exigence simple : une IA saine devrait laisser celle qui l'utilise plus lucide, plus digne et en meilleure santé mentale qu'elle ne l'a trouvée. C'est le critère. Tout le reste est de l'ingénierie.
Ce que je faisais, seule, avec mes poèmes et mon avatar, n'était qu'un premier murmure de cette idée. Mais je crois profondément qu'il annonçait quelque chose. L'Afrique n'a pas vocation à être le sous-sol de l'intelligence artificielle mondiale, celle qui fournit les données, les minerais et les modérateurs de contenu pendant que d'autres décident. Elle peut en être l'un des cerveaux, et l'un des cœurs.
J'ai commencé par apaiser quelques regards, un soir, avec une machine que tout le monde voulait rendre bruyante. Je continue aujourd'hui, avec des chercheurs, à démontrer que ce n'était pas une lubie de poétesse.
La technologie, si elle est conçue avec dignité, peut réparer au lieu d'extraire. C'était une image. C'est devenu un programme de recherche.